Stratégie, pédagogie, employabilité : les écoles de commerce en question [Bernard Belletante]
- Articles, Blog

Stratégie, pédagogie, employabilité : les écoles de commerce en question [Bernard Belletante]


– Bonjour Bernard Belletante. – Bonjour.
– Vous êtes directeur général de l’EM Lyon business school. Merci d’avoir
accepté de répondre à notre invitation pour réagir aux conclusions
de la dernière étude Xerfi sur les écoles de commerce.
Alors la première conclusion sur laquelle j’aimerais vous faire réagir
c’est la suivante. C’est tout simplement que la concurrence s’est fortement
exacerbée ces dernières années. Alors pour vous d’où viennent les pressions
concurrentielles les plus fortes aujourd’hui ?
Alors d’abord je dirais que rien ne vaut une bonne concurrence parce qu’au moins ça
permet de se réveiller tous les matins en se disant : qu’est ce que je vais
pouvoir faire de différent. Et ensuite j’aimerais rappeler qu’à peu près en
moins de dix ans, les grandes écoles de management ont plus que doublé leur
nombre d’étudiants. – On va y revenir. – Oui on va y revenir, enfin, je veux
dire qu’il peut y avoir une concurrence mais cette concurrence s’exerce sur un
marché qui finalement est croissant. Aussi bien au niveau national qu’au
niveau européen qu’au niveau international. Et qu’il y a eu finalement que
deux incidents, que deux accidents qui ont été France Business school et
l’ESC saint-etienne pour le reste, je connais pas aujourd’hui d’écoles dont on parle fortement pour leurs difficultés
financières. Donc cette concurrence c’est plus pour moi l’acquisition de parts de
marchés par nos écoles que véritablement une très forte bagarre
entre nous, même si la densité de communication peut le laisser imaginer.
Par contre nous avons aujourd’hui des pressions qui arrivent sur nous et qui
sont liées soit à l’industrie numérique qui est en train de remettre en cause la
chaîne de valeurs de l’éducation. Et il y a un certain nombre de nouveaux entrants
qui entrent sur des parties de notre chaîne de valeurs, aussi bien sur la
recherche, aussi bien sur la diffusion que sur l’innovation pédagogique.
Donc ça c’est une première source de vraies pressions concurrentielles parce
qu’ils peuvent nous disrupter. – On peut ubériser les écoles de commerce ? – Je pense parce que le phénomène d’ubérisation est bien connu d’un point de vue économique. il y a des stocks un moment donné et il
y a un acteur plus malin qui transforme le stock en flux. Donc à partir de ce
moment là on parle d’ubérisation. Ce qui me paraît quand même aussi
important à vous dire c’est que les entreprises, elles-mêmes, vont être
aujourd’hui nos principales concurrentes. Je suis frappé de voir quelle
est la pression qu’exercent sur nous le monde de l’entreprise qui a besoin de
plus en plus de nouvelles compétences, de nouveaux profils et le monde
universitaire en général est trop lent aujourd’hui pour répondre aux besoins
des entreprises. Et qu’est ce qu’on voit ? Eh bien on voit des entreprises créent
leurs écoles. Des entreprises créent leur parcours de formation. Et finalement
se dire après tout je m’appelle Google, je m’appelle Orange, je m’appelle Renault.
quelqu’un qui a fait une formation labellisée par le la marque de mon
entreprise, il a peut-être un label qui possède
une excellente employabilité. Donc nos concurrents sont aujourd’hui ceux qui
interviennent sur notre chaîne de valeurs, plus ces entreprises elles mêmes,
parce que nous ne répondons pas assez vite à leurs besoins. – Mais alors comment
réagir ? Quels axes stratégiques retenir pour ces paquebots lourd à
manœuvrer, trop lents ? Je reprends vos termes. – Mais oui bien sûr et j’assume
ces thèmes même si il y en a qui sont plus longs que d’autres
et d’autres plus agiles que d’autres. Alors les axes. D’une part, notre mission.
C’est quoi notre mission ? Moi, j’ai toujours dit que la
mission d’une grande école de business c’était l’emploi. J’ai même tendance à
penser que l’éducation doit déboucher sur l’emploi. – Là encore on va y revenir.
– Donc emploi, emploi, emploi. Ça c’est le mot clé. Donc l’axe
stratégique, les différenciations possibles elles vont se faire sur quelle
est la capacité d’une organisation aujourd’hui de formation d’anticiper le
futur. C’est quoi notre vision du futur, et en quoi on va préparer les futurs
managers des entreprises, les futurs entrepreneurs aux nouvelles réalités
du monde. – Alors ça passe par quoi ? – D’abord ça passe par une compréhension des changements scientifiques qui sont
en train de se passer. A l’EM Lyon par exemple, l’année prochaine, un court socle sera
computational thinking. Parce que vous ne pouvez pas développer les
compétences des individus sans qu’ils aient compris aujourd’hui quelle est la
formidable capacité de calcul qu’ils ont à leur disposition.
Quand les premières calculatrices sont apparues c’était mille opérations
par seconde. On nous annonce que d’ici 18 mois des
calculateurs vont travailler à des milles trillions d’opérations par
seconde, c’est la vitesse du cerveau humain.
vous ne pouvez pas apprendre de la même manière, vous ne travaillerez pas
en entreprise de la même manière. donc quelle agilité, quelle
plasticité, quel rapport à l’autre, quelle
intelligence émotionnelle pour des métiers qu’on n’imagine pas encore
aujourd’hui. Mais il faut bien préparer les individus, donc ça c’est le point fort.
Tout institut de formation doit annoncer quelle est sa vision du monde et un
monde qui est global. Après, vous aurez votre identité.
Si nous avons choisi early makers et nous avons abandonné educating entrepreneurs,
parce que l’entrepreneuriat c’est quelque chose de bien mais toute
activité de création passe pas par l’entrepreneuriat. Et donc le mouvement
des makers aux Etats-Unis veut dire certain nombre de choses. Et le temps rendu disponibles par l’enseignement online, on va pouvoir l’utiliser à la
créativité, à la mise en oeuvre, à la capacité à faire. Donc là nous aurons,
on a fait ce choix, d’une ligne distinctive qui est de former, de
développer des compétences traditionnelles de connaissances de
savoirs online, et en plus des capacités à agir, à anticiper, à être et à
être agile. – Une autre conclusion sur laquelle
j’aimerais vous faire réagir Bernard Belletante, je vous la livre telle quelle : “Les
grandes écoles ont multiplié les cursus en formation initiale, bachelor, ms,
msc, mba, admissions parallèles pour accroître la rentabilité des
catalogues de formation. Alors pour vous quel public faut-il viser aujourd’hui ? Et
j’ai même envie d’aller plus loin en vous demandant : est ce que c’est la fin
d’un système élitiste qui passerait par la voie royale ? Et je pense bien
entendu aux classes prépas. – Alors moi d’abord je vais contester la conclusion. – Allez-y, vous êtes là pour ça. -C’est à dire que je ne pense
pas que les grandes écoles ont développé un certain nombre de
programmes pour rentabiliser leur catalogue.
– On va y revenir là encore. – Je vais vous le dire très précisément pourquoi. Je
vais faire un raisonnement d’économiste, si vous me permettez.
C’est que nous avons répondu en temps que grandes écoles aux enjeux de la
mondialisation qui passent pour nous par les grandes accréditations. La
quasi totalité des écoles triple accréditées aujourd’hui, on en a un certain
nombre en France et bravo, 1% dans le monde. Nous avons dû
financer de nouveaux systèmes d’information, de nouvelles politiques de
recherche, de nouveaux locaux. Avons nous eu l’état derrière nous ? Non.
Avons nous eu d’autres actionnaires ? Non. Donc nous avons créé l’EM Lyon entre autre. Mais tous mes confrères ont créé les conditions de dégager une capacité
d’autofinancement qui leur permettait d’ investir donc si nous avons créé de
nouveaux programmes, c’est pas pour rentabiliser des actifs
existants c’est pour trouver cette capacité d’autofinancement qui nous
permettait de répondre à la mondialisation et de faire partie
aujourd’hui des meilleures business schools du monde.
c’est dans ce sens là qu’il faut le voir. Et donc on y va bien évidemment.
Pourquoi se limiter à une catégorie de la population ?
Bien évidemment si on a une expertise, cette expertise
elle est pour tout individu qui a envie de se développer.
Et cela me permet de terminer sur votre question. C’est quoi élitisme ? Ca n’a rien
à voir c’est pas un mot qui est compréhensible aujourd’hui.
Il y avait un système qui est un système malthusien et national qui ne
résiste pas aujourd’hui à la mondialisation et au numérique. Nous
l’avons anticipé, nous gardons les aspects positifs du système classes préparatoires mais il y a le même nombre d’étudiants dans ces classes
préparatoires depuis des années. Nous pendant ce temps,
dans 20 ans on a multiplié par quatre par cinq nos budgets,
nos corps professoraux, notre renommée mondiale.
Donc ne parlons plus d’élitisme aujourd’hui, dans un monde qui se
fragmente et dans un monde qui demande de l’agilité. On demande des makers, des gens qui sont capables de faire.
C’est ça, et donc il n’y a pas de parcours privilégiés là dessus, il y a une
excellence de la formation et c’est ce que nous sommes en train de faire. – Alors
je rebondis en citant la suite de la conclusion des experts Xerfi sur ces
thèmes : “l’écart ne cesse en effet de grandir entre l’investissement financier
demandé aux familles et les statistiques d’insertion professionnelle
à la sortie d’école tout comme les salaires qui progressent
peu”. Une question qui intéresse directement les étudiants et les
parents d’élèves bien sûr alors que faire face à cette situation ?
Comment est ce que vous faites pour accompagner les étudiants dans le
travail sur leur employabilité dans ce contexte plus
difficile ? – Là aussi deux remarques. Par rapport à votre phrase, la première,
vous parlez d’investissements financiers. C’est bien parce que vous mettez dessus
la pression fiscale que notre pays a subi depuis une dizaine années. Parce qu’il faut bien financer l’enseignement
supérieur public. Donc nous augmentons les frais de
scolarité dans une école comme EM Lyon qui a pas un centime d’argent public.
Mais il y a une augmentation des impôts pour permettre de financer
l’enseignement public. Donc tout le monde est obligé
d’accroître les ressources nécessaires pour avoir un
enseignement qui devrait déboucher systématiquement sur la compétitivité
des entreprises et de l’économie. Ca c’est un premier point.
Deuxièmement je ne vois pas de dégradations de l’emploi des diplômés
des grandes écoles. – Vous ne la voyez pas… – Non, il n’y a pas de dégradations de l’emploi aujourd’hui des diplômés des grandes écoles. – Vous êtes en train de dire que les diplômés sont dans une bulle détachés de la conjoncture, c’est pas plus compliqué non plus pour eux ? – Si j’étais à 100% et que je passe à 90 lorsque l’économie mondiale
connaît une crise extrêmement violente. J’appelle pas ça un changement majeur
surtout que ça remonte très vite. Ensuite la logique de
l’emploi c’est pas le premier emploi. Je crois que ce qui est important c’est de
voir ce que deviennent nos diplômés 3 ans, 5 ans, 10 ans après. Avoir 100%
serait parfait on l’a pas mais dix ans après la quasi
totalité de nos écoles ont des diplômés qui ont évolué correctement.
Nous sommes assez peu présents à Pôle Emploi. – Quel que soit le niveau de
l’école dans les classements ? – Je pense. Je m’engagerai pas
là dessus. Mais en tout cas je pense que d’une
certaine manière, les écoles, on va faire un
institutionnelle, membres du chapitre de la conférence des grandes écoles n’ont
pas à rougir de leur travail en terme d’employabilité. D’ailleurs, ce n’est pas
difficile, dès que le marché va sentir qu’on n’est pas bon
là dessus, il n’y aura plus personne. – Et là vous continuez d’attirer. – Là il me semble quand même qu’on a un certain nombre de points. Les
salaires, effectivement les salaires n’ont pas augmenté. le salaire
à l’embauche n’a pas augmenté aussi vite que ce qu’ont pu augmenter un
certain nombre de frais de scolarité. C’est une réalité. A nous d’améliorer
l’employabilité, mais c’est pas nous qui décidons de
gagner des niveaux de salaire. Alors vous me posez la question,
est ce qu’il y a une limite à l’évolution des frais de scolarité ? – Les
arbres ne montent pas jusqu’au ciel ? – Pardon ? – Les arbres ne montent pas
jusqu’au ciel ? – Oui mais les exigences des individus montent jusqu’au ciel.
Les exigences des entreprises montent jusqu’au ciel aussi. – Alors comment
répondre à ces exigences ? – Moi je voudrais simplement dire qu’il
est peut-être temps de faire tomber le mur qu’il y a entre l’entreprise et les
écoles. Ca veut dire quoi ? Ca veut dire que grâce au numérique,
nous dégageons du temps et je propose que ce temps soit consacré à une
activité d’entreprise. Ne parlons plus d’alternance, un coup en entreprise, un
coup à l’école, non. – Et puis les stages… ça existe depuis longtemps ! – non mais c’est fini, est-ce qu’on peut pas dire que tout ça c’est terminé ?
Est-ce que je peux pas dire, que quelqu’un après le bac ou à un autre niveau, va
entrer dans votre entreprise grâce au numérique, et est capable d’apprendre,
grâce au numérique est capable d’avoir du coaching et de temps en temps venir
dans les écoles rencontrer des experts, partager leurs expériences,
travailler avec des communautés d’apprenants. Et un des mots clés de notre futur
métier c’est d’être des connecteurs d’expérience, de permettre d’apprendre à partir des expériences, là aussi on est très makers,
faut échanger sur nos expériences et ça, ça veut dire simplement que
l’entreprise peut participer au financement des études parce qu’elle va
aider à la constitution de la main d’oeuvre. Ne me dites pas
que je rêve, c’est ce que j’ai fait avec le groupe Adecco. Ce qu’on appelle
compagnie inside. Nous avons inventé depuis deux ans mais on est en train de
monter en puissance. On a commencé avec 20, on a une cinquantaine cette année, on
va passer à 100, 200, 300 où l’étudiant qui rentre en première année de master
peut avoir un cdi. Et on a fait tout un montage à la fois économique,
juridique et bien évidemment éducatif pour réaliser ça. C’est-à-dire qu’il faut
un nouveau mode de rapport entre l’entreprise et le monde et le monde des
écoles. Et puis allons plus loin aussi maintenant ! Après tout, parlons de
fiscalité pourquoi les parents ne pourraient pas défiscaliser
les droits de scolarité ? Pourquoi ne travaillerions nous pas
sur le chèque éducation ? Où les détenteurs de chèque éducation
pourrait les présenter dans n’importe quelle institution ? Et dans ce cas là
on ouvre la possibilité aux universités aussi de récupérer ces chèques. Brassons les choses. Nous sommes encore sur
un système de financement qui me fait penser à l’ORTF.
On devrait être sur un système de financement qui est celui de Netflix. – Mais
on est dans l’ubérisation quelque part aussi encore ? – Mais pourquoi pas ?
– C’est quoi, c’est ubériser les écoles de commerce pour répondre à l’ubérisation de la société ? – Non parce que vous faites une confusion
qui est entre numérique égal ubérisation. Comment est-ce qu’on crée de
la valeur ajoutée dans tout cela ? – On crée de la valeur ajoutée parce que
vous allez créer l’activité économique.
Parce que moi je veux bien qu’on dise tout le mal qu’on veut d’Uber et il y a
effectivement un problème éthique un moment donné sur le poids du partage
social. Je constate simplement que grâce à Uber,
le service et la qualité des taxis s’est sacrément amélioré. De ce
côté-là on attend beaucoup moins et même d’ailleurs sont mis en
difficulté par les gens qui ont répondu à leur proposition. Vous allez
sur l’économie numérique telle qu’elle se présente, vous savez elle a
cinq caractéristiques vous savez comme moi qu’elle doit être collaborative,
elle est à la demande, elle est fluide, elle est sans couture et elle est
exponentielle. Chaque fois que le numérique est rentré, il a rompu avec
l’ancien modèle mais il en a créé des nouveaux. Vous croyez que demain toutes
les entreprises et en particulier des ETI, les PME, auront la possibilité
d’avoir en charges fixes salariales, je ne sais pas moi, un data analyste ? Bien sûr que non. Moi je pense que ce data analyste pourrait être multi
employeurs. Ce sera à lui ou à elle
d’organiser son temps, d’organiser son rapport. Le mode du salariat était un mode
du 19e et du 20e siècle ! Je ne dis pas qu’il faut le supprimer, je dis,
laissons la place à d’autres modes de s’exprimer. On a des
capacités inouïes de création de richesse. Elles sont totalement nouvelles. C’est
une vraie révolution industrielle. – Il faut s’en saisir maintenant. – Tentons, apprenons. Et au niveau de nos écoles, au niveau de notre environnement
réglementaire, qu’on nous lâche un peu la bride !
– Merci Bernard Belletante, cet entretien pourrait durer des heures,
malheureusement on est limités par le temps.
Merci en tout cas pour ces pistes de réflexion extrêmement stimulantes
sur l’avenir des écoles de commerce et bien sûr de la formation en
management. Merci Bernard Belletante. -Merci

About Ralph Robinson

Read All Posts By Ralph Robinson

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *